
Le manoir
L’histoire du manoir de Coupesarte
Cinq siècles, une dizaine de familles, un incendie, une bombe et un sauvetage.
Une même famille en assure la garde depuis 1936.
L’histoire de Coupesarte n’est pas celle d’un grand domaine tenu par une lignée : c’est celle d’une maison que des gens se sont transmise, ont habitée, ont laissée s’abîmer, puis ont relevée.
Avant le manoir : un rocher, une tour, une question
Le logis repose sur une base de rocher. Ce détail, qui pourrait n’être qu’une donnée de fondation, est le premier indice d’une occupation antérieure du site.
Dans les années 1970, à l’angle du jardin actuel, des fondations sont mises au jour : celles d’une tour appartenant à un édifice plus ancien. Ferme fortifiée ? Maison forte ? Aucune source ne tranche. Les douves qui ceinturent encore la plateforme quadrangulaire viennent probablement de cet état antérieur : elles n’ont plus rien de défensif, mais elles en gardent le dessin, et la plateforme sur laquelle le manoir s’élève en garde la forme.
C’est le premier mystère de Coupesarte, et il reste entier. Il rappelle surtout une chose : ce que l’on voit aujourd’hui n’est pas un point de départ, mais une couche posée sur d’autres.
Les premiers noms attestés
Les d’Anisy, à partir des années 1460
La famille d’Anisy est la première dont la présence à Coupesarte soit établie, à partir des années 1460, soit quelques années seulement après la construction de l’aile de 1453. Le manoir sort alors tout juste de terre, dans une Normandie qui achève de se relever de la guerre de Cent Ans.
La famille traverse le siècle suivant sur place : en 1552, il est fait mention d’un certain Jacques d’Anisy.
Les Le Prévost, seigneurs de Coupesarte
La famille Le Prévost, anoblie en 1564, est mentionnée à Coupesarte au XVIIe siècle, le siècle même où l’incendie et la grande campagne de restauration donnent au manoir le visage qu’on lui connaît aujourd’hui.
Louis Antoine Le Prévost, nommé seigneur de Coupesarte, y aurait résidé entre 1701 et 1719, selon la Société d’archéologie de la Manche. Son fils Jacques Le Prévost hérite du fief. À sa mort, en 1767, c’est sa sœur Marie Henriette, mariée en 1739 à Pierre Charles Le Viconte, qui en hérite à son tour.
Le domaine passe ainsi à la famille Le Viconte. Pour la première fois documentée, la transmission emprunte une voie qui deviendra la règle à Coupesarte : celle des femmes.
Une chaîne de transmissions, souvent par les femmes
C’est la particularité de ce manoir. À Coupesarte, le nom sur les actes change souvent, non par vente, mais par mariage et par héritage. Les épouses, les sœurs, les filles font passer le domaine d’une maison à l’autre, et la continuité du lieu tient à des lignées qui, chacune, ne le possèdent qu’une ou deux générations.
Après les Le Viconte viennent les de Tilly, marquis de Blaru, puis les de Caulaincourt, les Courtois d’Urbal, les de Houdetot. Puis le registre change : le manoir quitte les familles seigneuriales pour des familles d’exploitants, Breuillaud, Duprez, Guillot, Écalle, avant d’arriver aux Julien et aux Michel. Les dates de ces passages ne nous sont pas connues avec certitude ; nous préférons ne pas les avancer.
Ce glissement n’est pas anecdotique. Un logis augeron n’est pas un château : c’est d’abord une maison de domaine agricole. Qu’il finisse entre les mains de ceux qui travaillaient la terre autour de lui est, d’une certaine manière, un retour à sa fonction.
| Période | Famille |
|---|---|
| Années 1460 | d’Anisy Jacques d’Anisy mentionné en 1552 |
| XVIIe siècle | Le Prévost Anoblis en 1564. Louis Antoine, seigneur de Coupesarte, y aurait résidé vers 1701-1719 |
| Après 1767 | Le Viconte Par le mariage de Marie Henriette Le Prévost, en 1739 |
| Depuis 1936 | Julien et Michel Fermiers en 1936, propriétaires depuis 1961 |
Le 18 août 1944
La bataille de Normandie atteint Coupesarte le 18 août 1944. Une bombe explose dans l’un des angles du manoir. Le souffle projette l’escalier jusqu’au grenier et détruit les écuries.
Le logis tient. Mais un bâtiment fait d’assemblages ne subit pas ce genre de choc sans conséquence : ce qui a bougé ce jour-là continuera de travailler pendant des décennies. Une partie de ce que le chantier actuel doit reprendre remonte à cette matinée d’août.
Après-guerre, le manoir est délaissé. Personne n’y engage de travaux, personne n’y vit vraiment. Il entre dans ces longues années où un monument ne s’effondre pas d’un coup, mais se défait lentement, sans témoin.
Octobre 1947 : un classement qui ne suffit pas
Le 21 octobre 1947, le manoir est classé au titre des monuments historiques, manoir, dépendances et douves compris.
Trois ans après la bombe, la reconnaissance est réelle. Elle n’est pas une protection. Un classement engage l’État sur les principes et sur les autorisations de travaux ; il ne répare pas une couverture et ne relève pas un escalier. Coupesarte reste ce qu’il est alors : un monument historique à l’abandon.
1936-1966 : Paul et Marie Julien, fermiers puis sauveteurs
Paul et Marie Julien arrivent à Coupesarte en 1936, comme fermiers. Ils exploitent la terre, ils habitent les lieux, ils voient le manoir vieillir sous leurs yeux, puis encaisser la guerre.
En 1961, ils en font l’acquisition. Ils entrent dans l’histoire du manoir non comme héritiers, mais comme sauveteurs : ils achètent un bâtiment classé, blessé, délaissé depuis des années, et engagent aussitôt des travaux de sauvegarde d’ampleur.
Il faut mesurer ce que représente cette décision au début des années 1960. Le patrimoine rural n’a alors ni le statut, ni les dispositifs, ni l’attention dont il bénéficie aujourd’hui. Restaurer un logis à pans de bois est un choix à contre-courant, financé sur les moyens d’une famille d’exploitants agricoles.
Cet engagement finit par être vu. En 1966, Paul Julien reçoit un prix national décerné dans le cadre de l’émission télévisée Chefs-d’œuvre en péril, qui révélait alors au grand public des monuments que plus personne ne regardait. Coupesarte cesse d’être invisible.
Le flambeau, génération après génération
Leur fille Jacqueline reprend l’ouvrage avec son époux Bernard Michel. Ensemble, ils poursuivent le travail de sauvegarde engagé par ses parents : entretenir, réparer, tenir. Pendant des décennies, c’est ce travail sans événement qui empêche le manoir de retourner à l’état où les Julien l’avaient trouvé.
En 2017, le manoir entre dans une nouvelle ère : les petits-enfants de Paul Julien, réunis au sein de la SCI du Manoir de Coupesarte, en prennent la direction. En 2022, les arrière-petits-enfants rejoignent la société. Le manoir est aujourd’hui détenu par elle, dont les associés sont les descendants des deux dernières familles.
Quatre générations, une seule maison. Ce que Paul Julien a relevé en 1961, ses arrière-petits-enfants le restaurent aujourd’hui.
Quatre générations plus tard
C’est cette quatrième génération qui engage la plus grande campagne de restauration que le manoir ait jamais connue.
Le diagnostic est sans ambiguïté : fissures traversant un pignon, pans de bois altérés, échauguette menaçant de basculer, fondations fragilisées par l’humidité des douves, infiltrations en couverture.
Il est soutenu par la Fondation du Patrimoine, par la Mission Patrimoine confiée à Stéphane Bern et le Loto du Patrimoine, par l’État et les collectivités, par des associations de sauvegarde et par des donateurs privés.
Depuis les années 1460, Coupesarte n’a jamais tenu debout tout seul. Il a tenu parce qu’à chaque époque, quelqu’un s’en est occupé.
Aller plus loin
Explorer le manoir
Architecture
Encorbellement, douves, échauguettes, pans de bois : le vocabulaire du lieu.
Décors peints
La chambre dite de Cupidon et ce qui subsiste des décors intérieurs.
Galerie
Les photographies disponibles du logis et de ses abords.

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Ce manoir tient debout parce que des gens s’en occupent
Depuis 1936, quatre générations d’une même famille veillent sur Coupesarte. La restauration engagée aujourd’hui ne repose pas sur un budget public unique, mais sur un assemblage, comme le logis lui-même. Chaque don compte dans cet équilibre, et ouvre droit à une réduction d’impôt de 66 % de son montant.
